Tolède, le 19 février 1560. Très chère Isabel, Je t'écris ce soir poussé par le besoin de t'informer des événements incroyables qui ont eut lieu aujourd'hui. Comme tu le sais, j'ai actuellement un poste dans la maison de ce Monsieur E. chez qui tu m'as grandement recommandé - je t'en remercie par ailleurs : c'est un noble de grande culture, et son influence est considérable en cette belle ville. Ces derniers mois de ma vie ont été agréables. Jusqu'à maintenant je n'avais jamais eu l'occasion de collaborer si étroitement avec un esprit si raffiné que le sien, et je n'ai jamais auparavant été traité dans une maison avec autant de respect. Au moment où je t'écris, je me sens un peu comme au paradis. Il y a quelques semaines, un peu avant la grande fête et immédiatement après ma dernière lettre, a commencé une série des cas qui ont culminé avec l'événement dont je te parlerai bientôt. Le premier signe du malheur fut la disparition d'un manuscrit illustré que Monsieur avait prêté à l'un de ses partisans, un certain Monsieur R. D'après ce que j'ai pu apprendre, ce manuscrit disparut dans des circonstances les plus étranges de la bibliothèque de Monsieur R. Mais plus étrange encore fut le poignard de facture très particulière que Monsieur R. y trouva à la place. Il le donna à Monsieur, en espérant que celui-ci serrait en mesure de trouver une connexion entre l'ouvrage disparu et l'arme. Et bien que je ne sache pas si cela fût couronné de succès, je vis Monsieur examiner le poignard la nuit suivante, dans le jardin. Il s'ensuivit alors une série de vols, de disparitions mystérieuses et de réapparitions encore plus mystérieuses d'objets les plus diverses d'une façon que l'on ne pourrait qualifier que de fantasque et qui culmina avec un petit scandale à la cour, qui salit non seulement le nom de Monsieur, mais aussi entraîna la rupture immédiate de sa relation avec une jeune dame. Hier soir, je me trouvais seul à la maison avec certaines bonnes et Monsieur. Comme la journée avait été extraordinairement calme, j'étais encore debout plus tard que d'habitude et lisais un livre de la bibliothèque. Monsieur E. dût remarquer la lumière de ma chambre, car il vint frapper à ma porte. En ouvrant, je le trouvais dans la grande salle avec sur le visage une expression que je n'avais encore jamais vue et qui me rappela celle d'un vieux vétéran qui se prépare pour la bataille la plus importante de sa vie. Avant que je ne puisse dire quelque chose, Monsieur me prit aux épaules. "Ernesto", dit-il, "à l'aube, je mettrai fin à tout cela, et j'aurai besoin de vous à mes côtés. Il est temps d'affronter ce fou." Comme tu peux te l'imaginer, j'étais très intrigué car ces mots n'admettaient qu'une seule interprétation : il voulait se battre en duel et m'avait désigné comme son second. Bien que je ne sois pas un vieillard, la jeunesse m'a quitté déjà depuis longtemps, et cette demande me sembla donc bien étrange. A ma propre surprise, je le dis aussi franchement à Monsieur. Il sourit simplement et me prit l'oreille d'une façon qui aurait peut-être été parfaitement naturelle chez un professeur, mais qui chez lui semblait étrangement déplacée. "Ne vous inquiétez pas", dit-il, "c'est seulement votre présence qui est exigée." De nouveau il me prit aux épaules, presque comme si nous étions de vieux amis, puis se retourna et disparut dans la grande salle. Comme abasourdi, je restais et observais, alors que la porte se refermait sur ses appartements, qu'il était peut-être plus heureux que jamais au cours des semaines passées. La fierté veut que je t'épargne la description de la peur que j'endurais cette nuit. Quand le jour se leva, j'étais prêt. Monsieur me voulait à ses côtés, et je ne le décevrais pas. Je le trouvais dans son cabinet de travail, où il aiguisait soigneusement sa rapière avec sa technique particulière. (Tu te souviens peut-être de l'une de mes précédentes lettres dans laquelle je te parlais de cette pierre d'argent avec laquelle il traite habituellement ses armes. A mon avis cette arme là est l'une des lames les plus meurtrières que je verrai jamais.) Comme j'entrai, il examina son travail d'un dernier regard, rangea la lame dans son fourreau et me le lança. Il portait une simple tunique blanche, un pantalon sombre et des bottes noires, ainsi qu'un lourd manteau d'un tissu qu'il avait rapporté de Perse. Dans ses yeux brûlait un feu qui m'angoissa en me confrontant à la vérité sur les chances d'un duel. "Ernesto", dit-il, "allons-y." Je le suivis hors de la maison, mais au lieu d'aller aux écuries comme j'avais supposé, nous partîmes à pied. Pendant un court moment, nous allâmes vers le Sud, pour nous diriger ensuite vers la rivière et l'un de ces nouveaux ponts en maçonnerie. Au milieu de celui-ci, Monsieur s'arrêta et déclara que nous étions arrivés. A ce moment revint avec un frisson la crainte que je croyais avoir déjà vaincue. Non seulement Monsieur voulait se battre en duel ce matin ; mais en plus il avait choisi un lieu qui n'était pas à l'écart du public! Mais cependant Monsieur avait besoin de moi, aussi ravalais-je un juron et attendis-je. Bientôt j'aperçus deux silhouettes qui s'approchaient du pont par l'autre côté. En tête venait un homme grand, vigoureux avec la démarche d'un soldat entraîné, et ma peur grandit, ensuite je vis le deuxième homme, plus petit. Quand ils s'approchèrent du pont, le deuxième homme accéléra le pas et se pressa au devant de son second. Là, il s'arrêta, s'inclina avec un grand geste et se tourna vers son guide. Monsieur me mit la main sur l'épaule. "Quoi qu'il se passe, Ernesto, vous vous en sortirez. Le temps du peuple est terminé. De nouveau il n'y a plus que lui et moi." Ses mots m'ébahissaient, mais avant que je réponde, les deux autres hommes arrivaient. Le grand restait en arrière pendant que le plus petit le précédait, les mains profondément enfoncées dans les poches de son manteau. Quand il vint plus près, je pus l'observer plus distinctement. Plus encore que moi, il semblait habillé sans soucis d'élégance, les cheveux non coiffés et le manteau pas franchement propre. Je l'aurais presque pris pour un simple manant, jusqu'à ce qu'il m'apparaisse que ce n'étaient pas les ombres qui donnaient à son visage ce dessin particulier. Certes, il était poudré, mais sur la poudre, des dessins introduisaient un grotesque qui me rappela immédiatement un comédien d'une petite scène ambulante qui avait récemment traversé la ville. Je n'avais jamais vu une personne plus étrange. Quand l'homme maquillé se trouva vers nous, Monsieur ôta de ses gants et lui parla. "Mon vieil ami", dit-il, "à nouveau nous nous retrouvons comme adversaires ? Mais pourquoi ? Qu'ai-je fait pour mériter ce traitement de quelqu'un ..." Pendant ces mots, je voyais le visage de l'étranger changer jusqu'à ce qu'il secoue vivement la main devant le visage de Monsieur et commence à s'exprimer dans une langue inconnue. Isabel, je ne suis pas savant, mais je comprends certaines langues et suis en mesure de reconnaître plusieurs autres à leur tonalité, et cette langue m'était parfaitement inconnue. Mais pas à Monsieur, qui non seulement la comprenait, mais également répondit dans celle-ci. Certes, je ne pus pas comprendre qu'il a dit, mais le ton était celui qui est employé d'habitude à l'égard des personnes qui nous ont déçues. L'étranger réagit avec un éclat de rire ! Je n'ai encore jamais observé d'éruption de gaieté si soudaine et si intensive. Et il répondit à Monsieur E. avec l'intonation d'un maître scolaire qui blâme un enfant obstiné. Les yeux de mon maître se rétrécirent, et je pus voir qu'il était durement affecté d'être questionné sur un tel ton. Enfin, il sembla en avoir assez et répondit sur un ton fort et rude accompagné de grands mouvements des bras. L'étranger hocha seulement de la tête et sourit avant de se tourner vivement et de se retourner. Mon maître se tournait vers moi. "Pourquoi devrais-je permettre à ce fou de me provoquer ainsi ?" (Je dois dire ici qu'il employa un mot que je ne compris pas à la place de 'fou', mais sa mine et son ton exprimaient assez clairement ce qu'il avait en tête.) Je voulus répondre, mais il leva impétueusement la main. "Une question rhétorique, Ernesto. Il n'y a aucune réponse. Si je puis réclamer mon épée." Il fit un pas pour se mettre à mon côté et tendit la main droite. Je tins l'arme recouverte à plat devant lui en tendant la poignée vers ses doigts. Il la dégagea lentement en faisant miroiter la lame au soleil levant. L'autre homme tira aussi son arme d'un mouvement fluide, entraîné et la fit siffler une fois dans l'air avant de faire un pas et de la tenir droite devant lui. L'épée de monsieur était dégagée, et il la tenait devant lui. Sans se tourner pour que l'adversaire ne puisse pas entendre ses mots, il me dit: "Ernesto, si je tombe ici, prenez la caisse noire sous mon lit et brûlez là sans l'ouvrir." Quand je lui eûs promis, il avança vers son ennemi et ce que je vis alors, Isabel, les mots ne peuvent le décrire. En vérité je me demande encore, si de fut vraiment ainsi ou si une sorte d'ivresse me fit voir toutes ces choses. Là, sur le pont, éclairé par le soleil levant, visibles de tous, devant Dieu et le monde, se battaient en duel mon maître et son ennemi. Quel combat, Isabel ! Si seulement tu l'avais vu, tu pourrais comprendre mon excitation. Certes je n'ai pas assisté à beaucoup de duels, et je ne peux absolument pas affirmer avoir plus que de simples rudiments dans l'art de l'épée, mais ce qui se passa ce matin fut exceptionnel. Je n'ai pas le moindre doute que Monsieur et son adversaire ne soient parmi les meilleurs escrimeurs qui ont jamais vécu. Ils sont meilleurs que ceux de la garde royale, meilleurs que les duellistes de métier, et je me risque même à l'affirmer, suite à tes propres descriptions, meilleurs encore que ce jeune homme de Vérone dont tu m'as tant parlé. Il sembla se passer des heures pendant lesquelles ils luttèrent et où ils développèrent l'art de l'escrime dans des manoeuvres et des techniques d'écoles que je ne suis pas capable de décrire. Chez des personnes normales, on dirait qu'ils se comportaient comme des ferrailleurs, mais plus que cela, chez ceux-ci cela tenait de l'art. Et, Isabel, il est évident qu'ils se connaissaient bien l'un l'autre et qu'ils ne s'affrontaient pas pour la première fois sous cette forme. Pendant le duel, ils plaisantaient, ou du moins je le crois, dans cette langue qui m'est inconnue. Et plus ils luttaient, plus leurs visages rayonnaient de plaisir; et je fus si frappé par cette vision que ma raison misérable eut besoin d'un moment pour remarquer que c'était fini. L'ennemi de Monsieur fondit sur celui-ci avec un enchaînement rapide comme l'éclair, mais celui-ci parvint à repousser tous les coups, sans perdre d'avantage que quelques mètres de terrain. Alors, vif comme le vent, il dirigeait une riposte contre les jambes de son adversaire, en prenant lui-même appui loin à gauche. L'autre para avec force et compris son erreur quand monsieur déplaça son poids, contourna sa garde et porta un coup vers le haut. Il me semblât tout d'abord que rien ne s'était passé, mais le sang s'échappant du visage de l'ennemi montrait autre chose. Monsieur avait proprement et rapidement détaché l'oreille de son crâne, non sans en emporter quelques cheveux. Monsieur retira immédiatement son épée. Son adversaire, comme assourdi, baissa son épée et se tâta la tête à l'endroit de l'oreille. Je jetai un regard sur Monsieur et lui vis une expression étrange sur le visage, comme s'il regrettait ce qu'il avait fait. Son ennemi garda sa main sur sa blessure et dit très calmement quelques mots dans cette langue étrangère avant de se tourner et de partir ; son second le suivit. J'étais débordé de joie, Isabel. Monsieur s'était révélé le meilleur, et je pressentais que les problèmes des dernières semaines auraient une fin. Je me tournai vers celui-ci pour le féliciter, mais les mots se figèrent sur mes lèvres. Sur son visage se lisait une affliction qui me dépassait presque. Il observa sans bouger son adversaire jusqu'à ce qu'il soit hors de vue. Enfin, il émit un profond soupir et baissa sa lame. Immédiatement je lui tendis le fourreau, et il y mit l'arme sans la nettoyer. J'avais presque peur de parler et quand je lui demandai enfin si tout était terminé, il ne se tourna pas vers moi et regarda fixement le bout de la rue. "Terminé ?" Répondit-il enfin. "Non, dans mon empressement, je l'ai blessé. Et maintenant, cela ne s'arrêtera jamais."