Ils s’assoient et un silence gênant s’installe pendant quelques minutes. Ils ressemblent à deux clochards, un ork et un nain, tous deux mal rasés vêtus de guenilles. L’ork âgé à la peau foncée, se décide enfin à tourner légèrement la tête et regarde l’autre au travers de ce qui semble être le brouillard d’une cataracte naissante. Le nain à la peau claire et qui ne s’est pas rasé depuis fort longtemps ne fait pas un geste, fixant l’étang stagnant auquel ils font face. « Alors, » dit finalement l’ork d’une voix basse et prudente, « l’as-tu tué ? » Le nain déplace son regard jusqu’à rencontrer celui de l’autre. Il secoue la tête. « Non. Et toi ? » « Non. » L’ork soupire. L’autre hoche la tête. « Je n’arrivais pas à me convaincre, d’une façon ou d’une autre, de ta culpabilité. » « Moi non plus. » Le nain soulève un sourcil broussailleux. « Habituellement, je ne partage pas tes penchants. » L’autre acquiesce à nouveau. « Exactement. » répond-t-il. « Ce que je veux dire, c’est qu’il a eu des moments où j’ai du délibérément réfléchir si je devais le tuer moi-même ou m’arranger pour que cela soit fait. Mais je ne l’ai pas fait, même si j’aurais pu, et peut-être même si j’aurais du, d’où mon trouble. » « Beaucoup pensent que tu es derrière tout ça. » « Bien sûr qu’ils le pensent. Laisse les. » dit l’ork. « J’ai fait quelque chose de sombre et de terrible. » ajoute-t-il en riant dans sa barbe. « Alors qui ? » Un long silence s’installe. « Du sang et des larmes, » dit finalement, « la liste est terriblement courte. » L’autre acquiesce. « Les années passent sur nous comme une légère brise, emportant indifféremment nos amis et ennemis, nous laissant la seule rumeur de leur passage. » L’ork grogne, détourne les yeux et regarde fixement l’étang. « Tu es mieux placé pour savoir ; quelqu’un d’autre s’est-il fait remarquer ? » Tout en secouant la tête, le nain dit : « Non. Bien sûr, il y a toujours des rumeurs. Mais aucune ne s’est révélée juste. » « J’ai parfois l’étrange sensation qu’il y en a d’autres autour de nous, mais c’est le premier Eveil que je vois. C’est peut-être normal. » lui répond l’ork. « Peut-être. » Le nain observe une pause de quelques instants, puis se décide. « Lofwyr a dit être quasiment certain que c’est un autre dragon. » L’ork penche légèrement la tête. « Vraiment ? Un indice ? » « Non. Peut-être parlait-il d’Alamais revenu des morts, mais quelque part, j’en doute. » L’ork incline à nouveau la tête. « J’aurais cru plus vraisemblable que plusieurs de ceux qui ont survécu viennent te parler avant n’importe lequel de la Cour, » dit le nain. L’ork hausse les épaules. « Peut-être. » « Donc, tu m’affirmes que tu n’en connais aucun autre que je ne connais déjà. » L’ork tourne la tête et l’un de ses sourcils se lève légèrement. « Comment veux-tu que je sorte un truc pareil ? Mais puisque tu insistes, je dirais que, pour ce que j’en sais, je n’en connais pas d’autre que tu ne connais pas. » Regardant ailleurs, le nain acquiesce puis reste un moment sans parler. « Bon, puisque nous sommes ici, » demande enfin l'ork, gardant un ton aussi neutre que possible, « comment va ta fille ? » Sans avertissement, l’apparence du nain aux nattes blanches change soudainement, révélant des tâches de couleur, tandis qu’il écarquille les yeux de surprise. Il tourne lentement la tête tout en reprenant contenance. « Pardon ? » Un léger sourire à peine visible anime les traits de l'ork. « Bien sûr que je suis au courant, sombre idiot. Je ne suis pas aussi absorbé que tu te plais à le croire. » « Non, je supposais que tu ne… » « Comment est-elle ? Je présume que tu l’entraînes ? Apprend-t-elle vite ? » Un empressement surprenant se lit dans ses yeux. « Non, non, pas vraiment. Pas moi. Je n’en étais pas sûr au début, mais elle apprend quand même vite. » lui dit l’autre. « Sa façon de percevoir les choses est fascinante. Tantôt, cela constitue un énorme obstacle, mais à d’autres moments, c’est terriblement efficace. » « Bien. » Il y a à nouveau une longue pause. « Est-elle au courant ? » Cette fois-ci, le nain sourit. « Non. Elle ne sait pas. » « Bien. » « C’est vrai, elle doit trouver sa propre voie. » dit le nain. « Bien qu’elle descende de moi, elle n’est pas moi. La garder à mes côtés la forcerait à être quelque chose qui n’est pas elle. » « Ouaips, » dit l’ork, « Glasgian est vraiment un connard, n’est-ce pas ? » « Ce n’est pas ce que j’ai dit. » rétorque le nain. « Mais, c’est effectivement la preuve de ce que je voulais dire. » L’ork acquiesce à nouveau. Le nain reprend : « En tout cas, je dois dire que je ne savais pas si tu demandais ce face à face pour parler de ma fille ou du dragon. » « Qu’est-ce qui t’inquiétait le plus ? » « Ma fille. » Après un moment, l’ork lui dit. « Tu n’as jamais été vraiment un fan du dragon. » « Je n’ai jamais eu de querelle avec le dragon. Mais je pensais que nous nous serions très bien passés de ses babillages. » « Sur ce point, je suis d’accord avec toi. » « C’est comme pour ma fille, » dit lentement le nain, « nous ne nous sommes pas parlés en face depuis un certain temps. Moi non plus, je n’imaginais pas que cela puisse arriver. » « Nous sommes d’accord en ce qui concerne le dragon ». « Un point c’est tout. Et si tu me laisses continuer, bien que nous soyons en désaccord, et bien qu’à l’avenir, comme par le passé, je continuerai à te considérer comme irrationnel, irréfléchi, désagréable, pinailleur, négligé- » « Négligé ? » « -Silence. C’est le seul mot qui m’est venu – et qui se cache commodément derrière un masque bien trop littéral, j’ai, contrairement à certains, bonne mémoire. » L’ork détourne le regard à nouveau. Le nain laisse s’écouler un long moment. « Pour en revenir au dragon : as-tu déjà trouvé Excalibur ? » Tout en grognant, l’ork se tourne vers lui. « Tu sais bien mieux que moi qu’une telle chose n’existe pas. » « Littéralement, non. Mais avec le temps qui passe, le sens premier est de moins en moins pertinent. Et nous savons tous deux ce qu’il a voulu dire. » L’ork acquiesce à nouveau. « L’armure est toujours à ma taille. » Cette fois-ci, le nain rit tout bas. « C’est scandaleux. » dit-il, puis il se lève. « Je dois partir. Le Conseil se réunit ce soir et je ne peux pas rater ça. » « Ne t’en fait pas, je suis certain qu’ils t’accueilleront quel que soit le moment où tu arriveras. » Le nain grogne et se tourne pour s’éloigner. « Mais tu sais, » dit l’ork, l’autre s’arrêtant pour l’écouter, « nous n’avons pas tranché sur qui a tué le dragon. » Le nain acquiesce. « Non, effectivement, » dit-il. « Et si tu te rappelles encore comment faire, je te suggère de prier pour qu’il s’agisse de quelqu’un ou de quelque chose que nous connaissons. » Il se retourne, fait quelques pas et commence à disparaître comme s’il était engloutit par le brouillard. « Car si ce n’est pas le cas… » Et il disparaît. L’ork est assis sur le banc tandis que la faible lumière dans le parc s’amenuise lentement. De temps à autre, il boit une gorgée de la bouteille ambrée qu’il conserve dans la poche de son manteau, emballée dans un sac en papier marron. Puis il disparaît à son tour.